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Le rappel de soi : sortir du pilotage automatique

  • 15 avr.
  • 8 min de lecture
L'homme ordinaire est robot automatique

Notre état courant : l’homme-machine

C’est un matin comme un autre. Vous êtes au volant de votre véhicule, en route vers votre lieu de travail. La radio marmonne les nouvelles quotidiennes, qui n’ont finalement que l’apparence du neuf. D’humeur maussade, un peu groggy d’une nuit enchâssée entre la télévision du soir et la sonnerie électronique du réveil matin, vous arpentez cette route que vous connaissez bien. Vous l’avez empruntée tant de fois ! Vous ne vous en rendez pas compte, mais tout un tas de pensées vous assaillent. C’est normal, il y a tant de choses auxquelles vous devez penser et dont vous devez vous occuper : l’arrivée au bureau, les soucis avec le projet en cours et ce fichu délai que votre supérieur a fixé, bien que vous lui ayez expliqué qu’il n’était pas tenable ! Ah tiens, il y a cet homme qui coupe sa haie de bon matin …

Heureusement à la pause du déjeuner midi vous devez manger avec votre meilleure amie. Ce sera un bon moment et vous pourrez lui parler de vos difficultés avec votre fils aîné. Celui-là, quelle histoire ! Il ne fait jamais rien comme il devrait. Vous avez pourtant tout essayé, lu tout un tas d’articles, écouté des podcasts sur l’éducation bienveillante, et même tenté des cadrages plus autoritaires,… Rien n’y fait, il s’entête à tout compliquer. Ce serait pourtant si simple ! Enfin pas tout à fait, car votre conjoint·e fait aussi des siennes en n’assumant pas sa part dans l’éducation des enfants. D’ailleurs ce soir vous devez lui parler des prochaines vacances et cela vous stresse un peu car il y aura inévitablement à aborder les questions financières, ce qui finit toujours mal avec lui/elle.

Vous arrivez sur le parking du bureau, et quelqu’un a pris votre place. Ce n’est plus possible, c’est encore ce c*&@@## de comptable qui s’est trompé ! Ça fait 20 fois que vous lui demandez de ne pas se garer à votre place. Il vous prend vraiment de haut… Ah tiens ! Il fait beau ce matin…

Vous allez lui dire cette fois votre façon de penser à ce clown ! Mais d’abord  vous allez prendre un petit café avec les collègues. Vous en avez une bonne à leur raconter, ça va les amuser. Hier vous jetiez un oeil au bilan annuel de la boîte, quand la secrétaire…


Le prix de la mécanisation

Non vous ne vous rendez pas compte de tout cela. C’est normal. La voiture semble se conduire toute seule. Vous êtes perdu·e dans le temps psychologique entre passé et futur, enfermé·e dans vos fluctuations mentales habituelles, dans des schémas routiniers qui tournent en boucle quotidiennement sans presque jamais produire d’issue valable.

Non vous ne vous rendez pas compte que tout cela résonne lourdement en vous. Certaines parties de votre corps se tendent, votre rythme respiratoire change, des émotions vous traversent, au gré des fluctuations de vos états mentaux, et ceux-ci à leur tour se trouvent influencés par vos changements physiologiques et émotionnels.

Bienvenue dans l’humanité normale, celle du pilotage automatique. Et dans la dure réalité que nous nous cachons constamment à nous-même : la plupart du temps nous vivons à demi, comme des automates, coincés entre nos programmes biologiques, nos élucubrations mentales, nos errances émotionnelles, nos mémoires, nos identifications, nos espoirs et désirs.

G.I. Gurdjieff disait que l’homme ordinaire est à 98% automatique (les 2% restants sont au bénéfice du doute), qu’il vit dans une sorte de sommeil-éveillé dont il lui est bien difficile de s’extraire. Or si l'on s'examine un peu sérieusement, on s'aperçoit rapidement que c'est malheureusement assez peu exagéré.


Le rappel de soi : une brèche dans le continuum automatique

Heureusement, il existe des brèches, plus ou moins profondes dans ce continuum obsessionnel. Parfois, quelque chose semble changer. En un instant, vous vous re-situez dans le temps et dans l’espace, maintenant et ici. Il y a comme un soulagement, un espace dans le présent, dans lequel vous êtes, tout simplement. Vous oubliez vos préoccupations, vos pensées ne se succédent plus, le mental semble se fixer au point de disparaître.  Le corps se détend et paraît s’ancrer dans un fond plus pesant au centre de vous-même. D’ailleurs il ne vous est pas possible de garder la posture que vous aviez, c’est comme si le corps voulait se redresser, s’ajuster à une architecture interne salvatrice. Etrangement tout change. Vous voyez, vous entendez, nous sentez, mais sans commentaire. Vous vous ressentez être, dans le corps, mais aussi au-delà. Il y a comme une paix sous-jacente à tout cela, et comme un vague mais profond sentiment que tout est à sa place, vous compris, dans un tout unifiant. L’espace d’un instant, tout a changé, tout s’est ouvert, et souffle en vous un vent de liberté irremplaçable … et incommunicable. Vous êtes comme revenu à vous-même, vous vous êtes rappelé à vous-même en tant que Présence, votre nature essentielle :  c’est le rappel de soi, ou le rappel à soi (ou à Soi).


Le rappel de soi : des occasions multiples

Ces brèches se révèlent multiples dans une journée. Mais elles passent bien souvent sous le radar de notre conscience. Dans le Livre des Rois (19,12) Dieu se manifeste au prophète Elie comme « une brise légère », ou selon les traductions, comme « la voix d’un silence ténu » ou encore « une voix de fin silence ». Malgré la profondeur et l’importance de cette « révélation », il ne s’agit bien souvent que d’un signal faible, très faible, au regard de notre suractivité interne. Tant et si bien que nous avons fini par considérer notre état maladif, d’esclavage, comme normal, et ces brèches de liberté comme des exceptions. Nous pouvons ainsi finir par passer totalement à côté de notre vie consciente. St Augustin exprimait ceci avec poésie :

« Tard je t'ai aimé, Beauté si ancienne et si nouvelle, Tard je t'ai aimé ! Tu étais au-dedans de moi, et moi au-dehors, et c'est là que je te cherchais. Disgracieux, je me précipitais sur la grâce de tes créatures. Tu étais avec moi, et moi je n’étais pas avec toi. » *

Ces brèches dans l’automatisme ordinaire peuvent également surgir dans des situations de danger, d’enjeu existentiel  ou de grande souffrance : accident imminent, deuil, effondrement matériel,… L’intensité de l’expérience est alors très grande, ce qui ne la rend pas forcément plus révélatrice, justement parce qu’elle est associée à des conditions extraordinaires. Les sportifs aguerris, et notamment ceux des sports extrêmes, ou des sports dans lesquels un danger majeur existe, connaissent bien souvent ces moments de grâce dans lesquels toute l’action est fluide, juste, où le temps s’étire lentement et où l’on est pleinement présent à ce qui est, avec des capacités d’adaptation et d’anticipation hors du commun.  Dans les arts martiaux vrais, dont le MP s’est largement nourri, cet état est recherché et cultivé. Kenji Tokitsu évoque ainsi

« Dans une temporalité élargie, il devient possible à l’adepte de la voie de ressentir ce qui échappe à la perception d’un esprit en état de tension ordinaire, comme la volonté d’attaque d’un ennemi, avant le passage à l’acte. […] Dans la réciprocité du temps entre deux adversaires, le temps est une alternance de présence et d’absence de la conscience. Les tactiques de combat sont donc basées sur la capacité à ressentir l’absence chez l’adversaire, et à garder le plus possible sa propre présence dans les mouvements du combat. » **

Le risque est cependant grand ici d’en faire quelque chose d’utile, un moyen pour atteindre quelque chose, plutôt qu’une simple et directe dimension d’être, ce qui limite intrinsèquement cette dernière.


Le rappel de soi : ne pas gâcher l’occasion

Lorsqu’une telle brèche surgit, nous pouvons avoir 3 réactions types:

  1. Ne pas la reconnaître, pour l'une des raisons évoquées ci-dessus. C’est la réaction la plus courante, et le lot de la majorité des êtres humains, dont le mode de vie contemporain n’a fait que précipiter l’ampleur de l’esclavage.

  2. Reconnaître que « quelque chose » de libérateur est à l’oeuvre, s’en émerveiller d’ailleurs, et commenter : «  Ah incroyable ! … C’est beau ! … Je me sens bien ! », ce qui conduira inévitablement au retour des pensées et de la machine automatique : « Je n’avais pas vu/senti ça avant ! Ou peut-être si une fois quand… » ou encore « Mais qu’est-ce que c’est ? Il faut que j’en parle à… ».

  3. Vivre l’expérience tout simplement, sans rien rompre de l’ineffable du moment, s’y abandonner corps, âme et esprit, et laisser ainsi se déployer toute l’intensité de l’instant présent.

Une autre façon de gâcher l’occasion, c’est, une fois cela vécu, de vouloir « faire un rappel » et de chercher ainsi à se rappeler par soi-même, par action mentale, mémoire, ou même bavardage mental alors qu’en fait c’est « le Soi » qui se rappelle à nous. Cette Présence qui se découvre est une cessation, c’est l’Être qui se révèle directement en tant que tel et qui est justement une absence de mémoire, de pensée,  d’identification,  de projection, … Ceci dit on peut travailler à créer les conditions d'apparition et d'accueil de ce rappel de soi, comme on prépare la terre dans laquelle la graine sera déposée et poussera. C'est l'objet de la pratique du Mouvement Présent, comme d'autres voies spirituelles authentiques.


Le rappel de soi dans le Mouvement Présent

Le Mouvement Présent propose un chemin particulier à deux dimensions qui facilite la libération progressive de cet automatisme et le déploiement de l’Être.

La pratique elle-même dans ses 4 axes constitutifs  permet d’expérimenter, à des degrés divers et via différentes approches/techniques, cet état de Présence. Elle se révèle ainsi comme le fondement même de notre existence, cet état d’être pleinement vivant dans l’instant. C’est la première dimension du Travail, la pratique « in vitro » en quelques sortes. Toutes les conditions sont en effet réunies pour expérimenter ce qui doit l’être.

La seconde dimension, est la constance de la pratique durant la vie quotidienne , donc la dimension «  in vivo », indissociable de la première. Ainsi la pratique :

  • Nous rend de plus en plus sensible à la dimension de l’être, y compris à ses « brises légères ».

  • Favorise la survenue de ces rappels de soi dans la journée, leur fréquence, du fait de l’entrainement régulier, et aussi du réajustement de la conscience dans les heures qui suivent la pratique. D’où l’intérêt d’une pratique quotidienne, voire bi-quotidienne, même courte.

  • Permet la reconnaissance de l’état de Présence lorsqu’il survient et son accueil simple et direct, sans identification ou bavardage mental.

  • Augmente de fait progressivement la durée et l’intensité de ces rappels.

Pratiquer le Mouvement Présent c’est donc s’entrainer à habiter le monde à partir de cette Présence vivante et non comme un robot programmé. Ceci ne nous parle ni de multiplier les expériences, les possessions, ni de richesse, ni de réussite de quoi que ce soit. Mais de qualité, d’intensité d’être tout simplement. La pratique elle-même ne peut être dissociée de la vie en général. Elle y prépare pleinement.


Conclusion : laisser la Présence redevenir la trame de la vie

Le rappel de soi n’est pas une performance, ni un état rare réservé à quelques initiés : c’est une possibilité toujours disponible, l'état d’être fondamental qui attend patiemment que nous cessions de nous fuir.

Chaque fois que nous sortons de notre automatisme, que nous nous rappelons à nous-même, ici et maintenant, en tant que Présence vivante et consciente — dans une détente soudaine, un silence intérieur, un redressement spontané du corps, une perception plus nue — nous retrouvons le fil de notre existence réelle. Rien n’est à fabriquer, rien n’est à contrôler. Il s’agit seulement de ne pas rompre ce fil lorsqu’il apparaît, de ne pas le recouvrir aussitôt de commentaires, d’efforts ou d’habitudes.

Le Mouvement Présent offre un terrain d’entraînement pour cela : un espace où l’on apprend à reconnaître, accueillir et laisser se déployer cette qualité d’être. Et plus la pratique s’enracine, plus la vie quotidienne devient elle-même le lieu du Travail, jusqu’à ce que la frontière entre « pratique » et « existence » s’efface.

La question n’est donc plus : comment provoquer le rappel de soi ? 

Mais devient plutôt : comment cesser de l’empêcher ?


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*    Les confessions, St Augustin d'Hippone

**  Les katas, Kenji Tokitsu, p.104-106, éditions DésIris - 2002.

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